#3 Exister
Mon Everest d'autrice
On me demande souvent en salon ou lors des rencontres ce qui est le plus compliqué pour moi à gérer en tant qu’autrice : est-ce que sont les deadlines serrées ? Les négociations de contrat ? L’attente entre les projets éditoriaux ? Les revenus ?
Et je n’ai jamais réussi à exprimer réellement où se situe pour moi le plus gros challenge, jusqu’à ce qu’une fulgurance me frappe ces dernières semaines : le plus dur pour moi, c’est d’exister.
Étrange, j’en conviens, mais je vais développer (eh, on ne me donne pas accès à une immense page blanche pour que je la laisse vide, tout de même). Exister, en tant qu’autrice, est présenté par certains comme une nécessité (présence sur les réseaux, présence en salon, présence en dédicace, présence à tous les moments que les autres jugent opportuns), et par d’autres comme un mal qui doit être géré par l’éditeur.
Moi, je pense que c’est un peu des deux. Que c’est compliqué de se passer d’une présence complète en ligne, mais que ça l’est tout autant de passer 25 weekends par an sur les routes à traverser la francophonie par toutes les diagonales possibles ou à faire des vidéos dès que le moindre événement se passe.
Exister, en tant qu’autrice.
Difficile, pour moi.
Parce que c’est déjà difficile pour moi d’exister tout court.
Photo de Gatis Marcinkevics sur Unsplash
Je ne suis pas une personne qui “existe” dans la vie des gens : je suis la sœur absente qui vient rarement, parce qu’elle supporte mal le bruit, supporte mal l’hyper sollicitation, supporte mal les moments sans répits. Je suis la pote absente, qui aime mieux le rester de manière digitale, parce qu’elle craint trop les silences, parce qu’elle a besoin de se déconnecter d’un coup, parce qu’elle ne sait pas entretenir les relations, parce qu’elle ne sait pas trop par quel bout prendre ces choses. Je suis la fille coup de vent, qui n’appelle pas parce qu’elle n’aime pas le téléphone, qui reste silencieuse des mois parce qu’elle ne sait pas quoi dire, qui ne pose pas de questions, parce qu’elle n’y pense pas. Je suis la petite-amie retranchée, qui passe la majorité de son temps dans son bureau, qui a besoin de solitude et de silence.
Petite déjà, je n’étais pas particulièrement sociable. Sur des vidéos (des VHS, I know) prises par mes parents, on me voit assise de l’autre côté d’une pièce, à observer ma sœur et ses copains jouer. Et ça m’allait, et ça me va encore. J’ai toujours été plus dans l’observation que dans la participation (ne me demandez pas de jouer à un jeu de plateau, je dirai non. Par contre, je vous observerai, en mode chelou dans mon coin). C’est comme ça, c’est ma nature.
Alors, je sais que ça va en surprendre beaucoup. Quand je dis que je suis très introvertie, les gens froncent les sourcils : comment cela ? C’est n’importe quoi ! Je ne suis pas du tout timide ! C’est vrai qu’en dédicaces, je suis bruyante. Quand je suis en salon, je parle fort, je ris, je plaisante avec mes lecteurices, je m’éclate. Parce que, et c’est tout bête : je ne suis absolument pas timide. Je n’ai aucun souci à parler devant une salle de 200 personnes ou plus, aucun souci à improviser un one woman show s’il le faut à la volée. Je le fais souvent, et d’ailleurs, je pense que c’est l’une de mes principales forces.
L’année passée, Rageot m’a fait participer à leur journée de présentation libraires à Paris. La salle était comble, il y avait un monde fou, et je voyais mes collègues stresser à l’idée de parler devant tant de monde. C’est quelque chose qui ne m’a jamais dérangée. Je me suis lancée, après la pause repas, en faisant une blague sur la mission qui m’avait été confiée de tous les garder éveillés. Puis j’ai commencé à conter, et non pas raconter, le roman, et ça s’est (je pense) très bien passé.
Non, je ne suis pas timide.
Par contre, toutes ces interactions, aussi plaisantes qu’elles puissent être, me coûtent énormément. Après un weekend de salon, j’ai l’impression d’avoir les cernes lestés, et qu’on me tire les paupières. Je fais des acouphènes, j’ai des tremblements, et je m’écroule dans le train pour dormir jusqu’à rentrer (où je m’écroule ensuite dans mon lit).
J’ai récemment eu un échange (très civilisé) sur Thread avec une lectrice, qui se plaignait en substance que les auteurices dédicaçaient toujours la même chose (je fais un gros raccourci : une amie lui avait dit que les auteurices dédicaçaient toujours la même chose, et elle était outrée qu’elle ose dire ça des auteurices). Je suis intervenue, parce que, eh bien, des fois je m’ennuie et j’ai envie de tisonner les braises avec un feu d’artifice.
Je lui ai expliqué que nous dédicaçons parfois 8h d’affilé, que nous avons souvent des gens qui se suivent par dizaines, que nous ne pouvons pas prendre le temps de parler 15min à chacun pour trouver une dédicace personnalisée, et qu’à un moment, on vient bénévolement, ça nous fait plaisir, mais ça reste fatigant.
Ce à quoi elle m’a répondu : “faut faire moins de salons”.
Bon. À ce stade, si on n’a pas le droit de fatiguer après plusieurs heures d’affilés, je pense qu’on peut toutes et tous arrêter de faire des salons une bonne fois pour toute, et que ces lecteurices se retrouveront un peu le bec dans l’eau.
N’empêche, ça a rajouté une couche à ma réflexion globale : c’est quoi, exister en tant qu’auteur ?
J’ai récemment négocié un nouveau contrat avec un éditeur (sortie 2026 !), et je les challenge énormément sur certaines choses (aussi bien côté rémunération que communication). Et quand on fait ça, eh bien, il faut offrir une contrepartie. Mon texte, bien sûr, mais je me suis aussi engagée à être plus présente pour la sortie. À faire plus de salons, plus de dédicaces, à ne plus dire “Non” systématiquement dès qu’on dépasse le sacro saint nombre de 4 déplacements/dédicaces par an.
J’ai dû promettre d’exister, pour aider la ME à faire la meilleure promotion possible de mes romans.
Et ça, pour moi, ce n’est pas rien. C’est une très grosse promesse, une de celle qui me coûte personnellement le plus.
J’ai conscience que ce que je décris va peut-être outrer certains auteurs. Que je me plaigne, finalement, d’être sollicitée, et de devoir répondre présente pour accompagner la sortie de mes romans. Que ça fait un peu gros melon gros égo, que de dire “mon meilleur levier de négociation, c’est ma propre personne archi bankable tu vois” **flip hair**.
Bon, je pense que c’est assez clair, mais ce n’est pas du tout ça. Et il faut se rappeler que ce qui est le plus difficile pour les uns sera le plus facile pour les autres, et vice versa (regardez : moi j’adore faire des synopsis, comme quoi, hein… !)
Exister, en tant qu’autrice, c’est une lutte permanente pour moi. D’ailleurs, ça se ressent bien dans ma manière de faire ma communication : il y a des moments où je disparais totalement. J’ai besoin de pouvoir me retrancher dans mon silence, mon absence, ma non existence, pour me retrouver et mieux avancer. Ce n’est pas quelque chose de nouveau dans ma manière de fonctionner, ce n’est pas quelque chose que je découvre.
Beaucoup d’auteurices préviennent quand ils s’octroient des mois d’absence. Moi pas. J’ai besoin de pouvoir activer cette soupape à l’envie, et si je dois la planifier, m’expliquer, elle perd tout son intérêt.
J’approche doucement de la quarantaine (encore trois ans svp, j’ai laaaarge le temps), et je commence tout juste à l’assumer. Quand au travail on me propose de prendre des verres après une journée bien remplie, je ne m’invente plus d’excuses à base de “j’ai rdv chez le veto”, “ma sœur vient en visite”, “j’ai poney”, mais je dis simplement “non, désolée, les sorties apéro-boulot c’est vraiment pas ma came”.
Alors, ça ne rate jamais. Il y a toujours un ou deux extraverties pour lâcher un “Roooooooooooh, allez, ça va te faire du bien !!” et je dois prendre sur moi le poids de l’Oural pour ne pas lui sauter à la gorge et lui demander s’il veut que je l’enferme chez lui à double tour une semaine, parce que de vivre comme moi j’aime, ça lui fera du bien ? Mais globalement, d’assumer me soulage énormément.
Le lien avec les salons ? Il est tout simple. J’ai besoin de m’aménager des moments seule pour pouvoir tenir. Ca veut dire refuser d’aller manger avec un libraire quand il m’invite après des dédicaces, refuser parfois d’aller manger avec les collègues auteurices après 2 jours de salon parce que tu n’as qu’une envie : te rouler en boule devant une série, à manger des frites et des cochonneries.
Quant à exister sur les réseaux : vaste débat. Est-ce que j’ai envie, de maintenir une présence soutenue là-bas ? Je n’ai pas le réflexe de dégainer mon téléphone en permanence. Je n’ai pas le réflexe de poster dès qu’il se passe quelque chose. Je suis toujours en lutte avec mon image, alors de me prendre en photo et vidéo, ce n’est pas quelque chose que je fais avec le cœur particulièrement léger. J’essaie d’être présente, j’essaie d’être généreuse, mais c’est une lutte permanente contre ma nature.
J’ai actuellement des soucis de santé. Rien de grave (des ulcères, une malformation de l’œsophage, le drama 2025 que j’ai pas vu venir quoi), mais cela fait maintenant 7 semaines que je suis assignée à résidence (vous l’aurez compris : ça m’enchante !), et j’en ai encore pour 7 semaines de traitement. Entre temps, je dois limiter au maximum les déplacements, et j’ai dû annuler deux salons.
Ça m’a laissé un drôle de goût doux-amer en bouche. Doux, car c’est un stress intense pour moi, les déplacements. Entre la préparation de la valise, les heures de train, les changements (et la SNCF qui les foire régulièrement), l’hôtel : c’est toujours une aventure. Je ne suis pas le genre de personne qui saute dans un train avec un sac à dos préparé la veille : ça me prend du temps, d’être prête ! Et pourtant, si j’étais d’une certaine manière soulagée de ne pas avoir à me plier à ces contraintes, j’ai aussi été profondément déçue. Parce que j’adore aller en salon, j’adore rencontrer les lectrices et lecteurs. Je me réjouissais sincèrement de faire ces dédicaces, notamment parce que j’en fais peu, et que le plaisir reste toujours supérieur aux inconvénients qui m’angoissent.
Alors, en ce moment, je profite des recommandations de mon médecin pour m’effacer complètement. Ca faisait des années que je ne l’avais pas fait aussi au pied de la lettre, et ça me fait un bien monstrueux. Je disparais, j’arrête d’exister, je me pelotonne en moi-même et j’en retire un plaisir coupable absolument délicieux. Pour mieux revenir, pour mieux essayer.
Exister, pour moi, c’est très compliqué.
Et en même temps, j’en ai cruellement besoin.




Merci pour ces mots ! En tant que libraire on sait bien que les auteurices sont parfois bon pour gérer le SaV de leur livre et parfois NON ! Et c'est ok 👍🏼 et je préfère largement un.e auteurice qui sait dire non parce au choix : ça lui coûte trop, n'est pas à l'aise avec le fait de parler devant une foule, ne sait pas bien parler de son livre, plutôt qu'un.e auteurice visiblement très mal a l'aise et pour qui l'exercice est une torture.
Bon courage en tout cas pour cette rentrée littéraire 🤞🏼🐞
Je ne la lis que maintenant, mais qu'est-ce que cette Newsletter est belle. ♥
On se retrouve sur beaucoup de choses en lien avec l'introversion. Mais c'est aussi la première fois que je lis quelqu'un à qui ça coûte de voyager. J'aimerais revenir sur tout, je crois que ce n'est pas nécessaire... Juste merci de partager ça avec nous.
Il faut savoir qu'être introvertie, écrire, vivre sa meilleure vie chez soi, prendre soin de sa santé, c'est exister. Oui, ça aussi, c'est exister. Je crois qu'on l'oublie trop souvent.